N'oubliez pas de vivre.
samedi 14 oct
N'oubliez pas de vivre est le récit de deux années passées dans une classe préparatoire littéraire par un jeune homme dont on ignore le nom. Il nous livre la chronique à la fois détaillée et sarcastique d'une école de la souffrance, où le savoir est érigé en absolu. Mais le livre n'est pas un documentaire sur les hypokhâgnes. De plus en plus fortement au fur et à mesure que les mois (et les pages) passent, le roman devient le récit extrêmement pudique et subtil d'une passion tragique. Grandit peu à peu la figure de Quentin, le garçon aux yeux « émeraude », ami, compagnon, amour du narrateur.
Commentaire :
Economiste, élève de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm, Thibault de Saint-Pol a écrit là un premier roman que l'on pourrait trop facilement considérer comme autobiographique. Pourtant, un certain nombre d'indices laissent à penser qu'il a largement brouillé les pistes. Car ce qui compte le plus dans cette oeuvre très réussie est la malice avec laquelle l'auteur nous glisse des indices, se joue de son lecteur, évoquant souvent l'art romanesque d'un Vladimir Nabokov.
Le sujet pourrait rebuter un public étranger à la vie des classes préparatoires. Pourtant, l'auteur prend le temps d'éclaircir tous les détails ethnologiques qui font l'étrangeté de cette peuplade studieuse. Ironique et distant, son narrateur ne rejette pas pour autant le « système », avec lequel il fait littéralement corps.
Parfois, de longues digressions parodiques mimant les tics de langage et de réflexion de ses condisciples, pourront paraître fastidieuses à qui est étranger à ce monde. Les amateurs de romances gaies à l'eau de rose risquent de décrocher rapidement, car il leur manquera les détails explicites et le réalisme neu-neu des nouvelles collections « sentimentales » que l'on a vu fleurir ces dernières années.
Pour les autres, anciens khâgneux ou non, il est des délices multiples dans ce livre. Le premier est Quentin. Il s'agit de l'un des personnages les plus attachants de la littérature de ces dernières décennies, à la manière du Roman d'Éric Jourdan (dans Charité et Révolte) ou des héros de Jim Grimsley, figures entourées de mystère et pourtant étonnamment denses.
Il faut également dire qu'il y a un style dans ce livre, travaillé en brefs copeaux par un amoureux du chocolat qui cisèle ses phrases avec gourmandise. Par certains côtés, cela ferait aussi penser aux romans les plus réussis d'Yves Navarre, comme Le jardin d'acclimatation. Il y a la même façon de saccader la parole pour la rapprocher du mouvement le plus intime.